« La bonne éducation » : et si on l’appliquait aux adultes ?

La pédiatre et députée française Edwige Antier sort un abécédaire* des bonnes manières. Pour les imposer ? Non. Pour les décrypter. Un ouvrage à l’usage des ex-enfants, devenus grandes personnes bien élevées. Quoique.

A table !

C’est au moment du repas en famille que l’on juge la bonne tenue des enfants. Pourtant, avant quatre ou cinq ans, aucun gamin ne tient en place plus de vingt minutes.

Ce qu’on attend de la part de nos enfants 

Qu’ils goûtent à tout, qu’ils se tiennent droits, les mains en vue et les coudes en l’air, et qu’ils subissent un repas trois services sans jeter de la purée sur le chat pour se distraire.

Ce qu’on devrait déjà être capable de faire soi-même

De les prendre, ces repas. Pas vissé devant son ordi à émietter un sandwich au thon sur le clavier, en attendant le souper où on se traînera un iPad à la main. Quand on dîne, on ne se nourrit pas que de stoemp, mais aussi des relations avec les autres. Ses enfants, par exemple.

Bonjour

Pas l’exclamation qui signifie « ah ben bravo! », mais la formule de politesse, sésame de la rencontre avec autrui. En théorie.

Ce qu’on attend de la part de nos enfants 

Qu’ils crachent leur tute pour dire « bonjour » à la dame, qu’ils tendent une main dodue pleine de choco au monsieur. Pourtant, le visage en face n’est pas toujours avenant. Etre aimable c’est bien, mais alors des deux côté.

Ce qu’on devrait déjà être capable de faire soi-même

Ne pas houspiller la pauvre hôtesse à l’enregistrement des bagages parce qu’on a mis toute sa collection de soldats de plombs et d’enclumes dans sa valise. Et de toute façon, la saluer avant. La caissière aussi. L’instit le matin, itou. Même son ex, quand on le croise au cinéma. Même si ce jour, on ne le lui souhaite pas bon du tout. C’est de la vaseline à relation.

Caca-boudin

Mais bordel devérole à queue, d’où qu’il parle si mal, ce petit merdeux ?

Ce qu’on attend de la part de nos enfants 

Qu’ils aient un langage plus châtié que le nôtre.

Ce qu’on devrait déjà être capable de faire soi-même

Réhabiliter les jurons désuets. C’est beaucoup plus chic que d’invoquer le plus vieux métier du monde. Par exemple, « tu me brises les cornegidouilles », « regarde-moi cette saperlotte », « ou nom d’une pipe » (en encore, celui-là…) remplacent avantageusement des grossièretés à faire rougir un corps de garde. En dernier recourt, on peut aussi utiliser « caca-boudin », mais c’est osé.

Complexes

Ils arrivent avec la conscience de notre corps. Même avant, quand les parents contemplent l’air navré les oreilles décollées de leur bébé. Comment cela se termine-t-il par des prothèses mammaires taille D, mystère.

Ce qu’on attend de la part de nos enfants 

Qu’ils correspondent aux critères de joliesse et d’assertivité qui leur permettront de s’intégrer dans la société.

Ce qu’on devrait déjà être capable de faire soi-même

Accepter qu’on fait du 40, sans se bourrer de barres protéinées pour expier une tranche de pain engloutie dans la honte il y a six mois. Estimer qu’on a peut-être un grand nez, mais qu’on peut fumer sous la douche.

Couper la parole

On leur demande de s’exprimer, mais surtout pas en même temps que nous.

Ce qu’on attend de la part de nos enfants 

Qu’ils respectent la logorrhée des adultes qui surfent sur Internet dès le petit-déjeuner sans leur adresser un regard.

Ce qu’on devrait déjà être capable de faire soi-même

Couper son GSM quand on est en conversation avec un vrai humain. Ne pas lire ses sms au milieu d’une papote avec une copine. Ne pas chatter au resto. Une silence occupé, c’est la pire des discourtoisies et… comment ça, vous étiez au milieu d’une phrase ?

La culpabilité

Le corollaire de féminité.

Ce qu’on attend de la part de nos enfants 

Qu’à l’adolescence, ils ne nous reprochent pas nos cours de yoga du mardi soir. Ni notre divorce. Ni leurs échecs aux examens. Ni leur toxicomanie. Ni leur condamnation à perpet’ pour un braquage fomenté pendant qu’on était au yoga.

Ce qu’on devrait déjà être capable de faire soi-même

Se pardonner nos imperfections. Et parfois, se mettre un coup de pied au cul-pabilité.

La bonne éducation 2-300
 

Mère

N.f : responsable de tous les maux de la société.

Ce qu’on attend de la part de nos enfants 

Du respect, tiens. Pour qu’ils aient le loisir de nous critiquer, on a dû endurer 9 mois d’invasion utérine avec coups de pieds internes dans les côtes, entre 5 et 50 points de sutures (épisio ou césa king size avec une grande frite et un coca), 18 crevasses aux seins, et 25 ans de « de toute façon tu comprends rien ».

Ce qu’on devrait déjà être capable de faire soi-même

Parler à la nôtre sans soupirer. Lui pardonner de n’être qu’humaine. Et quand on dépose sur la table le combiné du téléphone parce qu’elle est partie pour une heure de bavardage et qu’on a un article à boucler, le faire discrètement.

S’il vous plaît ?

Le mot magique pour obtenir tout ce qu’on veut, première étape de manipulation. Pardon, communication.

Ce qu’on attend de la part de nos enfants 

Qu’il acquière un automatisme, et qu’ils soient plus courtois que la plupart des adultes de la génération zapping.

Ce qu’on devrait déjà être capable de faire soi-même

Donner l’exemple. Considérer les désirs – et accepter le refus de céder – de l’autre dont on entend obtenir une faveur, que ça nous plaise, ou non. Sinon, le faire en loucedé.

Uniforme

C’est l’histoire de la rédac chef d’un grand féminin hollandais qui me confiait à Milan, lors d’une fashion week dont on se demandait si le défilait se passait à l’intérieur ou à l’extérieur, qu’il faudrait imposer un uniforme pour assister aux shows et ne pas oublier qu’on est là pour bosser. Puis elle a pris son Lexomil et s’est engouffrée chez Gucci.

Ce qu’on attend de la part de nos enfants 

Qu’ils intègrent la notion d’égalité devant le savoir, en adoptant un uniforme à l’école, et plus tard un low profile niveau décolleté, jean baggy dégueu et top cropped indécent.

Ce qu’on devrait déjà être capable de faire soi-même

Faire le tri dans l’offre de tendance (la mode a une durée de vie de 5 minutes, disait un moine bouddhiste devenu fou après s’est perdu sur Yoox). Se rappeler que pour être des moyens d’expression, c’est jamais que des fringues. (Un Lexomil ici aussi).

Zizi

« Le vrai le faux, le laid le beau »… tout ça.

Ce qu’on attend de la part de nos enfants

Qu’ils n’y chipotent pas en public, et qu’ils ne se soucient pas de la taille qui ne compte pas, comme chacun sait (voir chapitre « mensonges »).

Ce qu’on devrait déjà être capable de faire soi-même

Ne pas comparer avec celui du voisin, qu’on ne devrait même pas connaître. Et en toute circonstance, porter de la bienveillance à l’oiseau si on veut le voir s’envoler, s’il-vous-plaît, bonjour, merci.

Encadré : Le dressage est contre-productif

Selon Edwige Antier, les petits Anglos-saxons et les Nordiques, élevés à la cool (laxisme selon les Français), donnent des adultes plus courtois que les mômes à qui l’ont aurait demandé trop tôt de se conduire comme des mini lords : « Ils sont plus contestataires, parce qu’on s’est trompé de calendrier. Quand l’éducation à une conduite « d’adultes » est trop précoce, les enfants s’immunisent. A vouloir les sociabiliser trop tôt, on les braque. » L’idéal ? Leur donner des repères tout en développant leur libre arbitre. Et quand on se croit invisible au volant de sa voiture au feu rouge, sortir quand même ses doigts du nez.

*Sois poli, dis merci, l’Education à la française, tout un art. Ed. Robert Laffont
ELLE Belgique, novembre 2014