Pour les originaux, les pas-comme-les-autres, les excentriques, les déconcertants, les atypiques, les anticonformistes, les stigmatisés, en somme, pour les couillu.e.s, l’heure de la revanche a sonné.

Depuis que la mode est monde, il y a dès la maternelle deux tribus dans la grande cour d’école de la vie : ceux qui se glissent dans le moule avec la passion du caméléon, et ceux qui glissent sur les codes « convenables » comme on dérape sur une peau de banane. Les gamins qui veulent ressembler aux autres… et les Autres.

Pour les farfelus singuliers, plus de 50 ans après que le concept de « camp » ait été formulé *, trois siècles et demi après que le Duc d’Orléans ait accouché dans le scandale de cette notion d’extraversion en imposant son attitude « campée-là », après les successives chasses aux sorcières du style et la déroute markétée des punks, l’ostentation retrouve ses lettres de noblesse. Fourrures et plumes multicolores extravolumineuses et phosphorescentes chez Saint-Laurent, silhouettes flirtant avec le mauvais goût par l’accumulation de provocations heureuses « à la Gucci », du luxe à la fast-fashion, on renoue avec cette excentricité qu’on a adorée puis reniée par vagues (les dégâts du jean et la castration du normcore !) comme une mer d’huile noire reflète les turpitudes d’une société qui a toujours du mal à se positionner, et raille ceux qui en ont le courage.

Rester dans le rang ou s’afficher différent, c’est depuis toujours la question qui agite les artistes mais aussi les fantasques du commun, auteurs dès leur naissance de leur roman singulier.

Truculents et montrés du doigts, évidemment enviés en secret, réjouissez-vous : désormais, les index ne se tendent plus que sur les écrans tactiles, pour commander en série ce qui faisait votre individualité. L’extravagance est démocratisée, adoubée par la tendance. Même les grands timides sortiront demain habillés de la façon la plus spectaculaire pour faire comme tout le monde. Et que restera-t-il aux personnalités trempées, aux hyper-conscients de leur différence ? La satisfaction de leur culot légitimé peut-être, et l’exaltation de retourner immédiatement la nouvelle norme à son propre jeu.

Toujours en amont des clichés, alors que leur âme, elle, n’est jamais déguisée, les vrais rebelles ont tout leur temps.

*par l’écrivaine militante Susan Sontag dans un essai publié en 1964

Edito ELLE Belgique septembre 2019