Manifestation subculturelle gay d’une excentricité quasi politique au départ, le « Camp » se démocratise, valorise la singularité et dédramatise toutes les originalités.


Dans les années 70-80, c’était la norme dans les milieux artistiques. David Bowie en Harlequin, Freddie Mercury en souverain couronné à moitié nu : depuis le XVIIIème siècle, quand l’ostentation se pare de second degré et revendique la flamboyance et la dérision comme distinction, le « bon goût » change de critères.

Il est symptomatique d’une époque guccisée à tout crin que le Metropolitan Museum de New-York ait choisi de camper comme thème du gala d’ouverture de son exposition annelle « Camp: Notes on Fashion », d’après un essai publié en 1964 par Susan Sontag. En 58 points, cette écrivaine-philosophe décryptait cette attitude qui consiste en « camper là » ce qu’on a à dire, pour offrir une lecture alternative de l’évolution des codes esthétiques et sociologiques, avec la mode comme outil de subversion.

Progressivement, ce langage a glissé dans le mainstream populaire, avant de devenir carrément commercial. Les punks sont passés par là, les blousons noirs et les filles en pantalons avant eux. Mais pour aller au-delà de l’apparence, « camp, c’est l’amour de l’anormal, de l’artifice et de l’exagération. C’est la dépense stylistique, le triomphe du style androgyne et efféminé ». L’expression la plus poussée de la théâtralité de la vie, selon Susan Sontag.


La culture queer en amont


Le camp est en train de redéfinir la représentation des genres : « tous les homosexuels n’ont pas le goût du camp. Mais ils en constituent, pour la plupart, l’avant-garde – et la plus large audience », décodait Susan la militante bien avant que les gay prides ne revendiquent un mode de vie alternatif à la voie hétérotracée. Le phénomène enfle depuis quelques saisons et ça tombe bien, l’exagération est son terrain de jeu. Pour les Grammy awards en février dernier, Cardi B portait une robe Haute Couture Mugler de 1995 : la mode, qui a une mémoire de cinq minutes, redécouvre ses génies visionnaires et ostentatoires.

Parmi Jean-Charles de Castelbajac, John Galliano, Cristóbal Balenciaga, Jean Paul Gaultier, Walter Van Beirendonck, Marc Jacobs, Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent, Vivienne Westwood, Alessandro Michele, Elsa Schiaparelli, Jeremy Scott ou les Versace, Thierry Mugler n’aura pas été des moindres. Ses silhouettes spectaculaires, terriblement renforçantes du pouvoir des femmes, sexydroïdiques, seront exposées dès le mois d’octobre (à suivre dans notre prochain numéro) lors de la fabuleuse exposition « Couturissime »*, à Rotterdam. Le commissaire de cette expo, Thierry Maxime Loriot, avait déjà signé les rétrospectives sur Jean-Paul Gaultier (exhibition de mode la plus visitée de l’histoire), Viktor & &Rolf et Peter Lindbergh.


Pourquoi le Camp, de phénomène sub-culturel, devient-il culte tout court aujourd’hui ?


Selon Thierry-Maxime Loriot, « la jeune génération ne voit que par les réseaux sociaux, et la vie devient un concours de popularité. Le tapis rouge du Met Gala est plus important que le contenu-même de l’exposition. » Ça, c’est pour le symptôme médiatique. Mais pour lui, le fond est porteur d’espoir : « le camp est très emblématique d’une époque qui est à nouveau capable de reconnaître et d’accepter les différences. C’est une ouverture d’esprit manifestée notamment à l’égard des communautés LGBTQ+, même si parfois, la situation peut encore régresser. Mais le niveau de tolérance s’améliore globalement, notamment par rapport à la situation des femmes.

Quand Madonna a lancé Sex, elle a failli être excommuniée ! Aujourd’hui, tout le monde peut faire bien plus osé sur Instagram, sans que personne ne s’en émeuve. On observe aujourd’hui de nouveaux modèles, de nouvelles acceptations ».

Pour Olivier Theyskens, créateur belge aux collections gothico-victoriennes, « le camp, c’est l’expression radicale de l’individualité. La société vit actuellement un moment de fierté, d’assertivité qui permet de s’assumer. C’est l’émergence d’une culture où l’individu se montre plus. On peut revenir sur d’autres décennies de mode, les 80’ notamment, où la Couture mettait en exergue la personnalité individuelle. On revendiquait une forme d’élitisme, pour revenir vers la personne. Désormais, on prône moins l’uniforme, mais toutes les options pour tous ».

Walter Van Beirendonck, SS20, photo Dan Lecca
Walter Van Beirendonck, SS20, photo Dan Lecca


Un second degré pris très au sérieux


Pour Walter Van Beirendonck, exposé au MET pour le camp, « a priori, dans le langage mode historique, ce terme portait une connotation négative. Mais après coup (après Camp !), quand on décrypte la synergie entre ses codes et la société, on comprend que c’est un vecteur de changement, une revendication qui passe par des pièces très osées, des coupes excessives. Actuellement dans la mode, on observe une grande variété de propositions, qui partent dans de nombreuses directions, et ce mouvement traduit sans doute une nouvelle sensibilité à toutes les diversités ».

Chez lui, ce sont les pièces les plus spectaculaires qui marchent le mieux : les clients recherchent l’exclusivité : « c’est le bon moment pour que la société se recentre sur l’originalité et l’intégrité ». Walter Van Beirendonck, icône de la révolution stylistique des années 90 aux côtés des autres Six d’Anvers, est un créateur de niche, totalement indépendant, inspirant, aux créations sociologiquement impliquées. Lui qui a vu défiler plusieurs mouvements de mode, analyse : « cet engouement pour le spectaculaire est une heureuse surprise, à un moment où politiquement et sociologiquement, beaucoup de signaux dans le monde donnent l’impression d’un repli. Ces valeurs et convictions se renforcent réciproquement : la mode réagit à trop de globalisation, à la fast fashion qui broie toute créativité authentique sur son passage. On a besoin de singularité, de sortir du lot ».


Une réaction post-politique à la morosité ambiante


Après le minimalisme et le no-logo, le « too-much » devient casual, et le normcore glisse vers le lolcore. Pour Lydia Kamitsis, curateur indépendante et historienne de la mode, « dans la sensibilité « camp » tel que définie par Susan Sontag, une mise en situation sensible et particulière consiste à cultiver l’art de l’artifice, la valorisation de l’exagération, qui selon l’Histoire, a connu des périodes plus ou moins saillantes. Les années 70 ont été un moment clé. Ce n’est pas anodin, avec la liberté sexuelle, la contestation du conservatisme. La grande différence avec sa manifestation actuelle, c’est que c’était une façon politique de se positionner dans le monde.

Aujourd’hui, la mode s’en empare de façon très opportuniste, comme toujours, mais sous forme d’une stylisation esthétique de la personnalité, et non la fabrication d’une identité qui s’oppose à un postulat. Aujourd’hui, ça colle exactement à la définition que Susan en avait faite à l’époque : un camp désengagé, dépolitisé et apolitique. C’est exactement ce qu’il est aujourd’hui. Cette part d’extravagance, ce mélange des genres, ce mauvais goût tellement assumé que ça devient le nouveau canon, s’adressent à ceux qui veulent affirmer leur liberté dans un monde très codifié, très markété, axé sur le produit, même si ça reste très illusoire ».

Le camp, décomplexé, traduit en tout cas une envie d’insouciance. Lydia ajoute : « c’est une manière de se rendre visible, dans une société de l’image. » Et une fois que le phénomène sera digéré ? « A mon sens, il n’y aura pas de rupture radicale, mais des éléments resteront comme des essentiels intégrés. Je pense que le mix & match perdurera à son maximum un bon moment, comme une nouvelle prise de position sur le monde imprévisible actuel ». Thierry-Maxime Loriot rappelle de son côté que « dans les années 70, les revendications étaient collectives, désormais, elles sont individuelles : on se distingue, on s’affirme, on se distancie du groupe auquel on appartient, par l’humour, voire la dérision ».

En somme, et pour encore longtemps, on choisit son camp.

Lady Gaga en Thierry Mugler (exposition Couturissime au Musée des Beaux Arts de Montréal)
Lady Gaga en Thierry Mugler (exposition Couturissime au Musée des Beaux Arts de Montréal)


*Initiée par le Musée des beaux-arts de Montréal

ELLE Belgique septembre 2019