Quelle mauvaise mère êtes-vous ?

La rentrée des classes, c’est la deuxième fête des mères de l’année. La rentrée littéraire, aussi.  « Les + mauvaises mères de l’Histoire »* de la Belge Louise-Marie Libert c’est un traité de déculpabilisation.

De l’Antiquité au Xxème siècle, l’auteur dépiaute les failles de ces mère controversées à qui, bien sûr, leur rejetons ont trouvés mille reproches à faire, les ingrats. Car pour la plupart, ils sont devenus rois, empereurs, ou demi-dieux. Pour nous, aucune des braves femmes énumérées par ordre historique dans ce catalogue de marâtres de compétition n’a été une « mauvaise mère ». Tout au plus ont-elles montré un peu trop de zèle pour soutenir l’ascension sociale de leurs mouflets. Et un peu la leur, au passage. N. Bonaparte a dit que « L’avenir d’un enfant est l’oeuvre de sa mère ». Merci du cadeau, Napo.

Médée : la mythologique radicale

Mi-femme, mi-Océanide, abandonnée pour une jeunette et bafouée par l’homme à qui elle avait tout donné, elle a fini par supprimer leurs mioches pour énerver son ex. Déjà, ces enfants, c’était des demi-dieux. Pas des enfants-rois, des ENFANTS-DIEUX. Evidemment qu’elle a craqué. Vous savez pourquoi on l’appelait Médée ? Parce qu’elle passait son temps dans sa cuisine, les bras chargés de casseroles brûlées et les pieds empêtrés dans du linge sale, à crier en vain à sa descendance vautrée devant une console de jeux : « venez m’aider ! »

Vous êtes atteinte du syndrome si…

… vous avez déjà pensé une fois, une seule, face à votre pull en cachemire préféré, celui que vous avez mis deux mois à vous offrir en économisant sur les restos avec vos copines, et que vous retrouvez réduit à l’état de torchon bouilli plein de trous de clopes au fond du séchoir (programme coton 90°) : « je vais jeter cette ado sous un train ». Bien sûr, dans la seconde, vous culpabilisez tant de ce mouvement de colère que vous filez racheter un cachemire encore plus beau et encore plus cher. Pour elle.

Comment vous en tirer ?

En devenant une Médée moderne : de nos jours, quand on veut se venger du père par gamins interposés, on divorce. C’est beaucoup plus rentable et valorisé socialement. Après la mythologie, la mythomanie, on monte les enfants contre cet homme à qui on a murmuré « je t’aime » sur l’oreiller à s’en faire des extinctions de voix, mais au moins, on s’assure une retraire confortable.

Olympias : Mère d’Alexandre Le Grand (375-316 avant Jésus-Christ)

Alors qu’à la veille du retour à l’école, la plupart des mères se contenteraient que leurs mouflets sachent orthographier leur nom sans laisser de traces de crottes de nez sur la feuille, Olympias, épouse de Philippe II de Macédoine, a fait bien des salades. Enceinte d’une relation adultérine avec le Pharaon Nectanebo II, elle a élevé son petit bâtard adoré, Alexandre, dans l’idée qu’il était un dieu d’origine olympienne. Celles qui ont un fils comprendront. Pour diverses raison de déficit d’ « anger management », cette maman attentionnée a intrigué, manipulé, fomenté, et finalement ourdi son mari qui voulait placer l’un de ses enfants illégitimes à lui (on ne s’ennuyait pas à l’époque, en Macédoine) sur le trône.

Vous êtes atteinte du syndrome si…

…vous imposez à vos enfants trop de cours parascolaires. Si vous applaudissez des deux mains quand ils rotent l’alphabet devant la télé. Si vous ne parlez d’eux qu’en termes élogieux en public, en  leur fichant une pression de camp de travail à la maison pour qu’ils aient 9 de moyenne générale dès la première primaire.

Comment vous en tirer ?

Que vos enfants sont divins, c’est un acquis. D’ailleurs ne vous écriez-vous pas à longueurs de journée « mon Dieu ! » en répertoriant leurs bêtises si pleines d’imagination ? Si vous les placiez un peu moins en avant, vous pourriez développer un peu votre égoïsme. Des enfants imparfaits, c’est tellement plus reposant.

Agrippine. Pas celle de Brétecher, la mère de Néron. (15-59)

Mère courage, elle a fait de son fils l’un des empereurs les plus puissants de Rome. Certes, le plus haï aussi, un fou furieux, mais gâte-t-on jamais assez ceux que l’on aime ? Après avoir commandité l’assassinat de deux ou trois maris et autres politiciens qui contrariaient ses plans, elle a tout de même demandé comme cadeau de remariage le suicide d’un pauvre gars qui risquait de se mettre en travers du chemin de Néron. Fille de général, soeur d’un psychopathe et femme d’empereur, cette dame n’a fait que succomber à ce qu’on appelle « les fidélités familiales », reproductions de schémas un peu toxiques avons-le, mais toujours dans l’intérêt de son petit bonhomme chéri.

Vous êtes atteinte du syndrome si…

… comme Agrippine, vous n’approuvez pas les amours de votre fils. Néron, qui avait peut-être le nez rond mais renifleur, s’envoyait indifféremment filles et garçons, esclaves et affranchis, parce qu’il n’y avait pas de séries télé le soir à Rome au premier siècle. Elle l’a tant gonflé, son garçon, que pour avoir la paix avec sa dernière maîtresse, il a fait zigouiller sa matronne. Notons au passage que bien des mariages seraient encore sauvés actuellement si tous les époux avaient le remarquable sens des priorités de Néron.

Comment vous en tirer ?

« Ventrem feri », « frappe au ventre », déclara Agrippine au centurion envoyé par son fils pour la dégommer. N’hésitez pas à reprendre cette formule pleine de bon sens qui vise à rappeler à votre garçon d’où il vient, la prochaine fois qu’il vous répondra que non, il ne veut plus partir en vacances avec vous cette année, il a camping avec ses potes. La culpabilité reste un excellent vecteur d’éducation, quoi qu’en disent les psys. Ne me contredites pas, ça m’attristerait.

Isabelle la Catholique, la mère maladivement jalouse de sa fille (1451-1504)

Pas piété, elle a développé avec ferveur l’Inquisition en Espagne, estimant que la torture était un moyen acceptable de s’adresser aux gens qui ne partageaient pas ses convictions. Cruelle et intransigeante, elle avait de tout de même des excuses familiales (qui n’en a pas?) Elevée dans un château glaciale par une mère hystérique (qui n’en a pas?), elle a appri à lire toute seule, et recopiait pour s’amuser des manuscrits ecclésiastiques. Encore gamine, elle parlait déjà le latin couramment. Aujourd’hui on apprend l’anglais grâce aux statuts Facebook, c’est exactement la même chose. Des quatre filles qu’elle engendra, elle attendait une soumission absolue. Sauf que l’une d’entre elles, Jeanne, dite « la Folle », s’opposa à elle, voulut être heureuse, et se tira en épousant Philippe le Beau, un Flamand. Ca peut nous arriver à toutes.

Vous êtes atteinte du syndrome si…

… lorsque votre fille rentre à la maison avec son premier chagrin d’amour, comme Jeanne la Folle qui supportait mal les bals et les gueuletons organisés par son mari, vous lui assénez « je te l’avais bien dit. Viens, on va persécuter des païens pour te consoler ». Plus tard, lorsque la chair de votre chair s’offre une dépression post-partum de toute beauté, à l’image de Jeanne qui, privée d’anxiolitiques, harcela son mec de crises de jalousie si violentes, cognant ses concurrentes, vous la faites boucler dans un château sombre et sans chauffage, où elle achèvera ses jours on sombrant dans (encore plus) de folie.

Comment vous en tirer ?

En gardant bien à l’esprit que si cette jouvencelle que vous avez engendrée est plus jolie, plus intelligente et plus populaire que vous, c’est grâce à ce que vous lui avez transmis, uniquement. Et qu’elle finira sans doute un jour aussi cinglée que vous et votre propre mère. Tout vient à point à qui sait faire attendre ses enfants.

Marie de Médicis : la mère controle freak et castratrice (1575-1642)

Epouse d’Henri IV et mère de Louis XIII, elle est soupçonnée par les historiens d’avoir fomenté l’attentat contre son mari. Il est en revanche avéré qu’elle s’est bastonné – physiquement – avec son fils. Pas commode, elle avait au moins bon goût en matière d’art : elle a commandé des paquets de fresques à sa gloire à Pierre Paul Rubens, l’Anversois. Les Belges ne sont jamais bien loin (sauf qu’Anvers était hollandaise à l’époque, mais ne pinaillons pas). Sous la régence puis le règne de Marie de Médicis, la France connut un pic de guerres, conflits, complots et autres joyeusetés dignes d’un Games of Thrones parisien.

Vous êtes atteinte du syndrome si…

… comme Marie de Médicis, vous taper systématiquement avec une règle sur les doigts de votre petit garçons qui chipote machinalement à son zizi devant les dessins animés. Le petit Louis XIII adorait les mots obscènes, montrait volontiers des comportements exhibitionnistes,  et vu qu’ils n’avaient pas Youporn, il partait à la campagne avec son papa Henri IV voir des étalons saillir des juments pour « apprendre les choses de la vie ». Vous lui ressemblez aussi un peu si vous êtes le genre mère pudique qui a du mal à se répandre en déclarations d’amour sirupeuses, voire en baisers à ses enfants. La Marie, selon les témoins de l’époque, n’aurais JAMAIS embrassé son fils, mais encourageait ses nounous à le fesser. Après, on s’étonne.

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Comment vous en tirer ?

En allant voir les spectacles de fancy fair de votre rejeton. En effet, Marie de Médicis méprisait l’attrait de Louis XIII pour la musique et baillait lorsqu’il jouait timidement en public, se moquant lorsqu’il en bégayait. Vous pouvez aussi, à l’image de la régente, encourager les « bébés couples » de vos enfants : si Marie a décrété aux 14 ans de son garçon qu’il était « trop faible de corps et d’esprit » pour régner ou siéger au conseil, elle l’a marié à une ado du même âge pour des raisons d’alliances politiques. Puis elle a gentiment veillé personnellement à ce que le mariage soit consommé dans l’heure, pour éviter son annulation. Ne vous reste plus qu’à baisser les lumières et parfumer les rideaux au musc.

Louise Athanaïse Claudel : la mère qui n’a pas eu l’enfant rêvé – et le lui a fait chèrement payer (1840-1929)

La maman de Camille avait connu une enfance triste et sans relief. En conséquence de quoi, elle s’est dit qu’il lui était légitime de rendre ses enfants extrêmement malheureux. Surtout qu’elle ne voulait que des garçons, et qu’elle a eu une fille. Pire, une artiste. Son fils cadet Paul – l’écrivain – s’en est à peu près tiré avec une carrière internationale et un coeur en marbre, mais pour Camille la rebelle, ça s’est plutôt mal fini. Sa mère, avec la complicité de son frère et d’une soeur puis-née que bizarrement, elle aima à peu près, a finalement fait enfermer son aînée dans un asile d’aliénés. Le genre avec fous qui hurlent, pas de nourriture, pas de chauffage et cellule sans fenêtres. Camille y finit ses jours (30 ans, sans le câble, tout de même).

Vous êtes atteinte du syndrome si…

… comme Louise Athanaïse, vous ne supportez pas de voir votre fille briller en société, et vous cachez derrière la bienséance, jugeant ses fréquentations, ses amours, la profondeur de ses décolletés, l’intensité de ses rires en public, pour la faire passer pour une écervelée (ce qui finit par arriver, dans le sens littéral, à Camille), pour vous faire plaindre.

Comment vous en tirer ?

Au lieu de brider l’éclosion légitime de cette jeune fille en lui interdisant de partir faire des études de booty dance (secouage saccadé des fessiers dans populaire dans des clips de hip hop moyennement féministes) dans un cours inconnu mais très cher sur une plage de Californie, sortez vous-même de votre réserve. Changez de boulot, de garde-robe, d’orientation sexuelle, de nez, et bien sûr de taille de bonnet. Ou troquez simplement votre passion pour la collecte de bons de réduction à la supérette du coin pour activité plus lucrative, comme le retail de substances illicites. La gamine à côté, elle commencera à se faire discrète. Mission accomplie.

Arizona Donnie Barker, la cheffe de gang criminelle (1871-1935)

Elle a eu quatre fils, qui tournèrent tous très mal, même si aucun ne fit de politique. Braqueurs de banques, de bureaux de postes, de trains, cruels et dénués de toute notion de communication non-violente, ils se trouvèrent vite dans le collimateur de Hoover – qui n’était pas super clean non-plus – mais qui décida d’en faire des exemples. Après avoir lancé le FBI et toute les polices du pays aux trousses d’une mère de famille, certes retors, Hoover les fit tous dézinguer. Pourtant, selon des témoins et des amis du gang, Arizona Donnie n’eut jamais d’autre sang sur les mains que celui de ses garçonnets, qu’elle soignait quand ils étaient blessés, et qu’elle tentait de couvrir pour leurs crimes. Si les autorité en firent la tête pensante du gang, ce serait uniquement pour éviter le scandale public d’avoir exécuté une maman sans procès lors d’une fusillade.

Vous êtes atteinte du syndrome si…

… comme cette brave Ma’ Barker, vous devez élever vos ados toute seule après le départ d’un mari qui ne savait plus comment gérer. Si vous avez une seule fois dans votre vie dit à votre fils qui sortait du Delhaize avec un paquet de chewing gum chipé en tête de gondole « pas grave, vu tout l’argent qu’on leur laisse ». Si vous vous retrouvez tous les mois la tête basse dans le bureau du directeur de l’école primaire de votre aîné, à bredouiller qu’il n’a pas fait exprès de taguer « Kény West présiden du gouverneman » sous le préau.

Comment vous en tirer ?

Ne le faites pas. Pour chaque mère, élever sa nichée revient à diriger une bande de canailles qui vident le frigo, s’approprient des fringues dans le dressing maternel, filent en loucedé quand on découvre le vase brisé. Leurs enfants ont volé leur coeur, ils ont flingué leur ventre, explosé leurs convictions rigides sur la vie. Il est ruineux de les instruire, ils démolissent régulièrement leur système nerveux, et c’est un plein temps de les défendre face au monde qui les attend. Nous sommes toutes des cheffes de gang.

* Editions La Boîte à Pandore
Illustrations : Valentine de Cort
ELLE.be, septembre 2014