Qui est ce designer original et secret à qui Ann Demeulemeester a confié les clefs de sa maison, l’oeuvre d’une partie de sa vie, après 26 ans de succès et une reconnaissance internationale ?

Il est Français, il a 40 ans, il a grandi en Région parisienne. Sébastien Meunier a commencé par faire du droit – parce que c’est toujours bon pour la culture générale – avant de s’inscrire à Esmod Paris. Il réussit l’examen d’entrée sans trop y penser, grâce à quelques dessins, puis a concouru en 1998 au Festival d’Hyères où il a remporté le prix « Homme ». Dans le jury, il a rencontré Jean Colonna, l’un des créateurs stars des années 90 (promotion Thierry Mugler et Claude Montana), qui l’a embauché dans la foulée.

Voici pour les prémices, le déroulé factuel de la carrière de cet homme discret, d’une remarquable sensibilité qui le pousse à une certaine impudeur émotionnelle : quand il crée, quand il raconte la nature humaine en lui fabricant une seconde peau de tissu, il départit son propos de fioritures ornementales – c’est là toute sa familiarité avec les Flamands, stylistes ou peintres classiques – mais il ne laisse pas son intégrité d’explorateur de l’âme être galvaudée par la bienséance d’un style nivelé (« tendance ») ou d’une bonne conscience commerciale lénifiante. Sébastien Meunier est un homme entier et curieux, un jouisseur de la vie, d’une stupéfiante retenue au regard de l’exaltation qui l’anime. Il suit son intuition, et ne lâche pas la rampe quand il se sait sur le bon chemin. C’est la force de ceux qui émergent du lot, qui l’a distingué tout au long du parcours qui l’a mené à diriger le studio de création de la styliste belge la plus connue à l’étranger. « Ann Demeulemeester » est le premier nom qui vient aux amateurs de mode du monde entier, y compris ceux qui seraient incapables de placer la Belgique sur une carte.

Il a du culot

En 1999, alors qu’il travaille chez Jean Colonna, paraît un entrefilet dans la presse annonçant la présentation de sa première collection en nom propre. « Ce que je n’avais jamais décidé moi-même. Mais j’aime les défis. Je suis quelqu’un de fier, et très déterminé quand je me suis fixé un but ». C’est ainsi qu’en quelques mois, il lance effectivement sa marque éponyme, sans en avoir eu l’idée avant, ou presque. « Je ne voyais pas ça comme la fondation d’une maison, mais comme un moyen de parler de moi. Ma première collection justifiait ma personnalité, ma sexualité, mon mode de vie. Ma manière d’aimer, ma façon d’être. Et j’ai voulu continuer, en touchant plus de public. J’ai dirigé une maison qui n’en a jamais vraiment été une. C’était une sorte de laboratoire personnel pour me décrypter moi-même. Mon but n’étais pas d’avoir mon nom en lettre d’or, mais d’offrir une lecture de mon personnage. C’était un moment un peu égoïste, une phase de recherche. »

Le vêtement est « un élément très primal, instinctif, venant du ventre »

« J’ai compris très jeune que ce serait mon mode d’expression. Dire qui j’étais, à travers le vêtement. J’avais absolument besoin d’exprimer quelque chose de très personnel. Et chez moi, ce qui est intime passe par le corps. La mode, c’est la représentation de soi-même, face au monde. Sans avoir besoin de parler, se situer dans le contexte par sa seule présence. C’est quelque chose qui m’a toujours intrigué, à quel point le vêtement fait la personnalité. »

Un philosophe de la mode

A 18 ans après son bac, Sébastien Meunier, comme chaque ado, se cherche un sens. Il choisit la mode parce que c’est son vocabulaire particulier, mais il reconnaît que s’il avait su peindre ou écrire, il aurait exploré les mêmes histoires en tableaux ou en mots. « C’est à la fois très personnel et très généreux, comme idée, on réfléchit à soi, et on permet aux autres de s’exprimer ». Car même entre 2000 et 2010, où il dessine d’abord la ligne MM6 pour femme, puis les lignes 10 et 14 pour hommes, sa mode n’est pas un outil d’apparat, mais le fruit d’une recherche d’authenticité. « C’est ce que Ann a fait toute sa vie : par ses créations, elle a parlé de sa vie, de son entourage, elle a matérialisé des sentiments forts. Son travail a toujours été profondément honnête. Même si on a des points de départs assez différents, on se rejoint sur la sincérité comme base de recherche. Nous créons tous les deux une mode personnelle et identitaire. »

Martin Margiela, le mentor

Six ans après la fondation de sa maison de couture, Sébastien Meunier est contacté par Martin Margiela. « Il avait vu mon travail, j’imagine que ça a dû lui plaire. Je suis alors entré dans un univers qui n’était pas du tout le mien. Encore un défi personnel : après avoir été essentiellement centré sur moi-même, j’ai tourné mon attention vers Martin. » Très différent du fonctionnement de Margiela à l’origine, le Français devient un « designer conceptuel ». Si cette mode ne correspond pas d’emblée à sa sensibilité, il en adopte très vite les codes, crée des liens avec ses propres aspirations. « Je pense que Martin a vu en moi des choses que je n’avais pas encore compris moi-même. Il a su avant moi que j’étais fait pour cette maison. » Quand, en 2005, Margiela lui confie la ligne homme, c’est avec la mission d’y ajouter sa part de sensibilité, et une touche plus sexuée. « C’est la période où « l’homme » est devenu plus doux et généreux. »

L’héritage d’Ann Demeulemeester

« Ca a été une surprise pour moi quand Ann a demandé à me rencontrer ». En 2010, Sébastien Meunier sent qu’il arrive au bout d’un processus d’évolution chez Maison Martin Margiela. « Martin était parti depuis deux ans, Diesel gérait la société, et je commençais à en avoir fait le tour. Cet appel est arrivé au moment juste pour moi. J’ai été soulagé de pouvoir changer de langage, de quitter un peu ce mode de création abstrait – même si j’y apportais de la sensualité – j’avais aussi besoin d’exprimer des émotions fortes, des sensations vibratoires. Les vêtements, ce ne sont pas que des sentiments poétiques, c’est aussi ce qu’on pose sur la peau. J’avais cette volonté d’exprimer un aspect charnel dans les collections. » Une mode incarnée, qu’il charge de substance. « La vraie différence entre Ann et moi, c’est que je verse plus encore dans le corps ». A partir de là, il travaille sur l’appropriation intime du vêtement par celui qui le porte. « Les filles et les garçons que j’ai envie d’envoyer sur un runway ont autant de ventre que de spiritualité. »

Une mode ancrée dans l’époque

« Je suis dans la profondeur du « moi », mais aussi dans « l’aujourd’hui ». C’est l’idée même d’aimer et d’être aimé. J’ai besoin d’aimer de manière dévorante – et, c’est par là que mon histoire a commencé – d’être regardé et aimé à mon tour. » Ce qui pourrait être perçu comme de l’égocentrisme n’est chez le créateur que l’expression d’une forme de timidité, un peu de gêne par rapport au corps, peut-être. « Mon personnage s’est construit comme ça : un certain romantisme, la passion qui fait partie intégrante de ma vie. C’est ce qui me donne le plus de ressort pour créer. Ca rejoint ces héros qui touchent Ann, Rimbaud et Verlaine. » Des poètes, qui concentrent le verbe – pour Sébastien Meunier, traduit en vêtements – et le corps. Quand on veut atteindre un absolu, on y met toute son énergie. C’est pourquoi des références de mode qui n’étaient pas forcément que celles d’Ann Demeulemeester au départ sont devenues les siennes très rapidement, une fois encore. En 2013, alors qu’il dessine l’homme depuis trois ans, Sébastien se voit confier la direction artistique de la maison, au moment où Ann se retire. « J’ai senti une connexion très forte avec les intentions d’Ann. Je l’ai abordée comme quelqu’un que je veux comprendre complètement, et que je respecte. Je veux absolument qu’elle ressente que la maison qu’elle a construite, en fonction de sa vie, par rapport à sa sensibilité propre, continuera dans son esprit, et qu’elle en soit fière. » Désormais, la créatrice a complètement coupé le cordon avec sa marque, et n’intervient pas dans les décisions du nouveau directeur artistique. « Il est difficile de dater le moment où la transmission s’est faite : tout est assez flou chez les Belges (rires). J’ai su le premier qu’elle partait, et le processus a commencé là. Ann ne donne pas sa confiance facilement, elle a besoin de comprendre si elle peut être en rapport de sincérité totale. Une telle relation se mérite. Ce n’est ni une maison de compliments, ni de reproches. On doit sentir le moment. La transition s’est faite de façon assez abstraite, comme un glissement. Je pense avoir eu avec Ann une relation plus affective que « de travail ». L’échange était partout, au restaurant, pendant qu’on visitait une expo, en discutant dans la voiture. » Un lien très organique, qui a poussé naturellement, comme l’ensemble de la carrière de Sébastien Meunier. « Je n’ai jamais tracé de routes à l’avance dans ma vie. J’étais en droit, je suis entrée dans une école de mode par hasard. J’ai gagné un prix à Hyères par hasard. Je suis entré chez Jean Colonna par hasard. Chez Martin par hasard. Chez Ann par hasard. » Qui a de toute évidence bien fait les choses.

© Sébastien Meunier
ELLE.be, septembre 2014