En deux albums, le chanteur est devenu une superstar… et une icône de mode : il a lancé sa ligne avec un collectif complice, Mosaert

Paul Van Haver possède un nom de scène en verlan, un label de musique et un empire en construction. En deux albums, ce Belge de 29 ans, qui manie le second degré avec brio, est devenu une superstar… et une icône de mode : il a lancé sa ligne avec un collectif complice, Mosaert.

Les Américains ont Pharrell Williams, slasheur international :producteur-auteur-compositeur-interprète-designer. Les Européens n’ont pas à avoir de complexes avec le phénomène Stromae. Paul Van Haver de son vrai nom. Pas encore trentenaire, la superstar belge est affectée du syndrome de la pierre philosophale, transformant tout ce qu’il touche en or. Il produit, écrit, compose, interprète ses chansons… et vient de signer une collection de vêtements avec le collectif Mosaert*, un noyau dur d’amis comptant deux graphistes, un directeur artistique, un producteur exécutif, un manager et Coralie Barbier, sa styliste et compagne.

Sous le nom de Mosaert (anagramme de Stromae, lui-même de Maestro remanié), ils œuvrent ensemble à bâtir une entreprise « formidable ». Extrêmement méticuleux, ils contrôlent dans ses moindres détails l’image du « projet Stromae », comme ils l’appellent. Car, à ce niveau de notoriété, avec environ 5 millions d’exemplaires vendus dans le monde du seul album « Racine carrée », 76 millions de vues sur YouTube rien que pour le happening de « Formidable » et trois Victoires de la musique, le professionnalisme s’impose. Une vigilance qui s’exerce à la belge, entre rigueur et second degré.

« Stromae a toujours affiché un style vestimentaire décalé par rapport à sa musique, constate Coralie Barbier. Il aime surprendre. Et ose des associations de couleurs inattendues pour un homme : du fluo avec du camel ou du moutarde avec du bleu roi. » Son look est un paradoxe dans un style « preppy papy » insolite : nœud pap, polo flashy, bermuda et chaussettes apparentes. Cette dualité se retrouve dans sa musique, avec des textes cousus sur des rythmes joyeux, qui portent un regard grave sur la société. À sa façon, Stromae a inventé le fataliste joyeux. Son univers fantaisiste détonne, tout ce qu’il produit cartonne, parce que son franc-parler lucide et positif, sans complaisance pour l’époque, emballe toutes les générations.

Le glamour, c’est l’anti-Kanye West

Au départ, la collection mode était simplement destinée à habiller son personnage public au style « dandy flashy » devenu iconique. Elle est rapidement devenue une capsule commerciale, distribuée en ligne et au compte-gouttes dans deux concept-stores : Hunting and Collecting à Bruxelles et chez Colette à Paris. « On a voulu créer des vêtements colorés et abordables pour les hommes, parce que pour trouver des pièces attrayantes, il faut tout de suite dépenser des sommes faramineuses », explique le chanteur, qui chine ses vêtements dans des boutiques seconde main depuis l’adolescence. En passant, il a élargi la gamme à la femme et à l’enfant. Le concept de la capsule ? Deux pièces (polos et chaussettes), deux prix (90 € et 17 €) et différents imprimés que « l’équipe a passé des heures et des nuits blanches à élaborer selon une charte graphique de quadrillage et de perspectives isométriques ».

« On avait envie de lancer quelque chose de modeste. » Mais les Belges connaissent les vertus médiatiques d’une discrétion appuyée. Maison Martin Margiela, Raf Simons ou Ann Demeulemeester ne sont pas réputés pour leur exhibitionnisme. À Bruxelles, nous recueillons les réponses du maestro, qui est aussi la voix de son collectif. On lui demande de s’exprimer librement. Alors il danse…<

LA MODE : « Je l’associe au mot “décalage”. Au moment de lancer “Racine carrée”, je pensais simplement customiser mes tenues avec des bordures de wax. Jusque-là, je portais surtout du Lacoste, de l’Essentiel, du Cabale… Puis Coralie Barbier a proposé qu’on fabrique nos propres tissus. Avec nos graphistes, on a créé des motifs pour que mes vêtements se fondent sur une base cartésienne de pavage, avec des motifs à la Escher. La mode, c’est aussi une question de précision. »

LA FAUTE DE GOÛT : « C’est de penser qu’elle existe, ce qui est déjà du snobisme en soi, l’antithèse de la loi de la création : dès que l’on est “cernable”, on devient ennuyeux. Il y a encore peu, on n’aurait jamais pu mixer les imprimés. Aujourd’hui, c’est dans l’air du temps. »

L’ÉLÉGANCE : « Ne pas réfléchir à ce que l’on porte, parce que tout a déjà été pensé en amont. »

LE GLAMOUR : « Au-delà de la mode, c’est un état d’esprit. Le glamour se situe à la frontière ténue entre la séduction et la vulgarité. C’est l’anti-Kanye West. »

« Il serait temps de boulverser les codes masculins »

LE STYLE DE MOSAERT : « Un mélange d’influences anglaises, un contraste d’imprimés, de couleurs, de touches de wax africaines recréées sous une charte graphique de motifs géométriques. Notre style, c’est un mix de paradoxes. »

MON PREMIER SOUVENIR DE MODE : « Ma première communion. J’étais un gamin, je m’étais fait beau, je portais de nouveaux vêtements, avec ce côté endimanché qui fait tant plaisir aux parents. C’était enfin une occasion de s’habiller, on n’en avait pas beaucoup… »

MON PIRE SOUVENIR DE MODE : « C’est le même ! Et l’adolescence en général. Les photos de cette époque sont celles qui vieillissent le moins bien. J’ai eu ma période baggy… J’ai mis un moment à me rendre compte que ça ne m’allait pas. »

LA MASCULINITÉ : « Il pèse une certaine pression sociale sur les hommes aujourd’hui, qui fait qu’ils ne se sentent pas autorisés à porter certaines pièces ou certaines couleurs, jugées trop féminines. Pour moi, la période Louis XIV reste la plus belle en ce qui concerne la mode : les hommes pouvaient se permettre d’être plus apprêtés que les femmes, ils portaient des talons hauts, des pantacourts bouffants (sic). C’était élégant, excessif, flamboyant. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que seules les femmes ont droit à l’extravagance. Il serait temps de bouleverser un peu les codes masculins. »

UNE PIÈCE À EMPRUNTER AUX FEMMES : « Leurs chaussures. Pourquoi est-ce que les hommes ne pourraient pas porter de ballerines ? Il y a aussi la question des talons. Je n’irai pas jusque-là, même si j’adore Prince, mais pourquoi un homme en talons serait-il immédiatement jugé ? Je trouve aussi les serre-tailles particulièrement élégants pour les hommes, mais on ne les admet qu’avec un smoking, alors qu’on pourrait les porter dans la vie de tous les jours. »

UN COUTURIER : « Walter Van Beirendonck, l’un des “Six d’Anvers”, – ce groupe de couturiers belges ayant révolutionné le monde de la mode dans les années 1980. J’admire sa simplicité, son usage décomplexé d’une gamme de couleurs pastel, ses coupes qui sortent du cadre. Il utilise une palette de teintes transversales et n’est jamais “too much”. C’est tellement facile d’en faire trop. Il a trouvé un juste équilibre, ses collections sont portables, sans être complètement “perchées”. »

LE CADEAU QUE J’AIMERAIS RECEVOIR : « Une pièce de la collection Common Projects, une marque de chaussures new-yorkaise. Récemment, pour un shooting, je portais des mocassins bleus Lanvin, une alternance de bandes de daim et de cuir. Cela faisait un peu fou du roi, mais ils étaient magnifiques. »

LE BASIQUE INCONTOURNABLE : « Je n’aime pas l’idée qu’un basique soit obligatoire. Les chaussettes, à la rigueur. »

CE QUI EST HAS BEEN : « Le simple fait de le dire. On en revient à l’idée d’éviter le snobisme. Nous sommes tous le crétin de quelqu’un d’autre. Pour moi, la hipstérisation est un phénomène ridicule, comme n’importe quel courant poussé à l’extrême. »

L’ACHAT COMPULSIF : « Même si financièrement je pourrais désormais m’acheter des choses très chères, j’éprouve une grande réticence à m’offrir une paire de souliers à 500 € ou à 1 000 €. C’est une question d’éducation, je crois. Mon plus grand plaisir reste de trouver une pièce qui m’emballe… et que je paie trois fois rien. C’est l’idée de l’impossible qui me plaît. »

MON ÉPOQUE VESTIMENTAIRE FANTASMÉE : « Les Années folles, où il était facile d’endosser un costume de gentleman. »

LA PIÈCE QUE JE NE PORTERAI JAMAIS : « Si je devais vraiment blacklister une pièce, ce serait les baskets à talons compensés. Ça, je ne peux pas. Malgré tout le respect que l’on doit à Isabel Marant. »

*store.mosaert.com
Madame Figaro, 29 juin 2014