Expérimentale et artisanale, intuitive et technologique, muséale et portable…, la mode en 3D de la créatrice néerlandaise est unique. Plongée au cœur de ses performances arty-futuristes et visite de son atelier, à Amsterdam.

Son équipement high-tech pour lutter contre les souris qui se promènent autour des locaux ? Un superbe matou roux. Lorsqu’on pénètre dans l’atelier d’Iris van Herpen, la créatrice visionnaire qui invente depuis 2007 des robes de science-fashion inspirées de la décomposition puis recomposition atomique des matières, on s’attend à découvrir un laboratoire high-tech, peuplé de silhouettes en blouses blanches faisant apparaître de leurs tubes à essai de somptueuses jupes défragmentées. Mais on est chaleureusement accueilli par une tribu branchée, dans un espace cosy, à l’étage d’un entrepôt industriel transformé en ateliers d’artistes. Au rez-de-chaussée, un musicien a installé des instruments qui jouent avec le vent. Cette maison est vivante. Mais chez Iris van Herpen, le studio est studieux.

Ils sont tous très jeunes. Iris, 30 ans seulement, est senior en sa demeure. Vêtus de noir, ses collaborateurs arborent des mèches de toutes les couleurs et œuvrent dans la plus grande concentration. Iris est délicate, avenante. L’ancienne danseuse porte une jupe en cuir embossé de motifs rembourrés de silicone. Sa tenue de tous les jours, élégante et scarifiée. Elle est intarissable sur l’usage de la haute technologie textile, qui n’est pour elle qu’un moyen d’exprimer son imaginaire : « La 3D me permet de faire des choses irréalisables à la main. La mode, c’est un message à soi-même, une photo de nos états d’âme. Mon ADN est un mix entre l’artisanat traditionnel et l’innovation. Les combiner, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour matérialiser des idées impossibles. »

Lauréate du prix de l’Andam

Pour elle, le processus de recherche est aussi important que le résultat. Au commencement de sa réflexion, Iris van Herpen, extrêmement intuitive, zoome sur ses perceptions. Ensuite, elle se pose la question de leur traduction en technologie. « Je m’intéresse à l’invisible et à l’impalpable. Je peux passer des heures, parfois des jours, dans une sorte d’état d’autohypnose, à laisser mon imagination façonner mes rêveries sous forme de mode. J’ai besoin de ces pauses contemplatives. » Elle le répétera plusieurs fois : en chaque chose, il est toujours question de sciences. « La technologie peut étendre nos sens, ouvrir notre vision du monde. » En 2014, lors d’une performance, elle a créé un orage électrique autour d’une danseuse installée sur un générateur. Les faisceaux d’énergie composaient une robe autour d’elle : « On ne peut pas enfermer ça », dit-elle. Mais peut-on le vendre ?

Voltage : film réalisé par Geoffrey Lillemon, Joost Korngold et produit par Random Studio.

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À l’automne 2015, Iris van Herpen déménagera son studio à Anvers, pour se rapprocher de Paris. Ses clientes sont un mix de collectionneuses de haute couture avant-gardiste, des stars – Björk, Lady Gaga, Beyoncé… – intéressées par les nouvelles technologies. Des urbaines, voyageant entre Paris, New York, Hongkong, Milan, là où Iris van Herpen a ouvert des boutiques. Elles ont entre 25 et 45 ans, aiment l’art, la mode et la technologie. L’année dernière, la jeune femme a remporté l’Andam, un prix destiné à lancer les stylistes les plus prometteurs de leur génération. À la clé, une enveloppe de 250.000 euros et les conseils – « inestimables », dit-elle – de François-Henri Pinault, qui deviendra son mentor entrepreneurial pendant deux ans. Un soutien d’autant plus nécessaire que, si Iris van Herpen bouleverse le monde de la mode par ses créations d’avant-garde, il importe qu’elle soit rentable. Elle vient de créer une ligne de prêt-à-porter pour pérenniser sa société et augmenter ses rentrées. La créatrice, désormais femme d’affaires, se trouve à un tournant : garder son essence futuriste tout en se rendant commercialement plus accessible.

Travailler des tissus intelligents

Iris van Herpen a grandi dans un petit village des Pays-Bas, Wamel (2 300 âmes). Sans télévision, sans jeux vidéo. Elle a joué du violon, dessiné. Son expérience de la danse se traduit dans ses créations. L’exploration du corps, son contrôle extrême. Pour elle, tout est lié au mouvement. Elle a étudié toutes sortes de disciplines à l’académie des arts d’Arnhem, puis la mode s’est imposée. C’est après avoir appréhendé le stylisme de manière traditionnelle qu’elle a décidé de l’explorer dans un contexte technologique. « Quand j’ai fait ma première robe sortie d’une imprimante 3D, en 2010, les gens ne comprenaient pas comment c’était possible. La technologie dans la mode, c’est lent. Plus nous serons nombreux à l’utiliser, plus on pourra repousser les limites de la science. Je ne veux pas remplacer l’artisanat traditionnel, mais m’en servir quand c’est nécessaire. »

Pour sa collection printemps-été 2015, elle a exploré l’électromagnétisme. Sur une bande-son de musique minimale alternative, elle a présenté un fourreau de matière plastique transparente, des pièces brodées de cristaux Swarovski en renfort de luminosité, des robes aux matières techniques découpées au laser comme des guirlandes. « Au début, c’était des musées qui achetaient mes vêtements, et puis les gens. En général, c’est le contraire. » Son vortex fait effet spirale. Elle collabore avec le New York City Ballet et, par Skype, avec des architectes, scientifiques, artistes, musiciens du monde entier. Elle part d’une idée, digresse avec eux par écran interposé, « à tel point que ça n’a plus rien à voir avec la mode », puis elle revient à son inspiration de départ. Pour inventer ses matières qui challengent la perception du regard, Iris la bien-nommée travaille avec les meilleurs centres d’innovation en Belgique (pour les impressions en 3D), en Israël, aux États-Unis. « Il m’arrive d’échanger avec des scientifiques d’avant-garde, d’un point de vue strictement abstrait et philosophique. » Contrairement à ce qu’il pourrait sembler en observant ses défilés, elle ne travaille que peu avec les « tissus intelligents ». Pourtant, elle a en tête de développer un tissu interactif. Et, plus tard, une étoffe invisible. Cette dernière a déjà été inventée par l’armée, elle fonctionne par réflexion d’images filmées. « Je voudrais l’appliquer à la mode. Il est puissant de jouer avec la vision et l’esprit. » Iris van Herpen tient à rester indépendante, ambitionne d’avoir un jour son propre labo. Avec les esprits les plus cartésiens, elle fabrique de la poésie. Rêveuse en mutation, elle apprend que la vraie quatrième dimension, c’est celle des affaires. Et accouche d’un paradoxe : les collections les plus high-tech de l’époque sont celles inspirées par les lignes organiques les plus primitives.

Des robes d’Iris van Herpen sont présentées dans le cadre de l’exposition Le bord des mondes, dédiée à la création, jusqu’au 17 mai, à Paris, au palais de Tokyo.

Madame Figaro, le 27 février 2015